Oser écrire

On n'avoue pas aisément que l'on aime lire et écrire dans les milieux d'affaire. Les réparties les plus sympathiques que l'on s'attire sont du genre "Ah bon, où trouves-tu le temps ?" ou "La lecture, c'est bon pour les vacances". Plus fréquemment, on entend en retour des "Les gens lisent de moins en moins, c'est ringard, il y a des moyens plus efficaces pour communiquer", ou "Tu es le dernier des Mohicans, réveille-toi, dans moins de dix ans il n'y aura plus de livres" (mais d'où vient le mot "Mohicans", si ce n'est d'un roman ?). Ces quelques verbatims, tout à fait authentiques, émanent de personnalités respectables et respectées, particulièrement actives au sein de l'écosystème financiaro-innovant (comprendre à mi-chemin entre la banque et le laboratoire, un profil type quelque-part entre Christine Lagarde et Géo Trouvetou, bref, le coeur du réacteur, dont nous faisons modestement partie nous-mêmes à petite échelle, toutes proportions gardées donc). Du jour où ces personnes ont pris le parti de s'investir et d'investir dans des technologies ou des idées en rupture, elles ont décidé que leurs anciennes références livresques devaient être jetées au feu.


Je cite ici des amis, d'anciens collègues (mes collègues actuels aiment lire), avec qui j'ai de très bonnes relations. Les connaissant bien, je leur fais remarquer que leurs multiples qualités sont indissociables de leur culture, laquelle, ils le reconnaissent, fut largement acquise en lisant. Alors quoi, où est le problème ? Décidé à enfoncer le clou, je me précipite dans la brèche qu'ils ont imprudemment ouverte. J'attaque férocement avec Netflix, ses séries aux scénarios d'un niveau de professionnalisme rarement égalé dans l'histoire du cinéma et de ses dérivés, ses références constantes aux grands classiques (House of cards est un remake de Shakespeare assumé, à juste titre). J'enchaîne avec Elon Musk et la mythologie qui l'entoure, savamment entretenue et nourrie de ses propres lectures, avouées, diverses et stimulantes ; bon prince, je passe sur les livres écrits sur le bonhomme lui-même, par d'autres certains de réaliser de bons volumes de vente. Je conclus avec plus de retenue, tentant d'entraîner mon interlocuteur vers des univers plus exclusifs et non moins structurants, comme celui du prix Nobel (merci à l'Académie Suédoise d'avoir récompensé ce monsieur) J.M.G. le Clézio, que je considère comme un véritable visionnaire qui a eu le courage de persévérer en littérature parce que c'était important pour lui et pour le monde, alors qu'il était probablement capable de grandes choses dans d'autres domaines. Lorsque ce dernier intervient dans des universités chinoises ou ailleurs, ses auditeurs ne s'y trompent pas : ils ont parfaitement compris l'importance de ce genre de prise de recul pour mieux avancer, quel que soit leur cursus, sciences humaines ou sciences dites "dures".


Dans ce blog je ne crois pas m'être exprimé à la première personne jusqu'ici, ou alors très rarement, peut-être à l'occasion de voeux annuels. Si je le fais aujourd'hui c'est parce que je suis convaincu que l'art a sa place dans toute pratique professionnelle et que cette conviction est au coeur du positionnement de Scenent et de l'identité que j'ai voulu lui donner, personnellement, lors de sa création. En effet, posons-nous une question simple : entre écriture créative et non créative, comment faire la différence ? Je laisse à chacun le soin de répondre à sa manière à la question. Osons aller un cran plus loin en citant J.M.G. Le Clézio (le retour) : "De même que les rêves sont indispensables à l'équilibre psychologique, les arts, et particulièrement les arts du langage, ont un rôle important dans l'équilibre des sociétés" (in "Quinze causeries en Chine", aux éditions Gallimard, "sur la littérature en notre temps", page 106). L'auteur développe cette pensée dans la suite de son livre, mais chacun peut aussi le faire à sa façon. C'est ainsi que l'écrit fait progresser le monde et constitue un rempart contre les régressions de tout genre. Lisons, prenons du recul, interprétons, écrivons, agissons, écoutons, parlons, lisons et agissons à nouveau, c'est en assumant le potentiel du langage, que nous sommes la seule espèce à maîtriser vraiment, que nous serons pleinement humains.


C. Auriach


Créer


Edition


Nous contacter


Inked by Scenent 被場景繪製 Bèi chǎngjǐng huìzhì

71 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout