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EXTRAIT

 

Il faut dire que ma vision du monde se résumait à la ville que nous habitions tous les quatre, Franck, Sammy, Raphaël et moi. Allais-je souvent à Paris ? Pas si sûr. Je ne m’en souviens pas très bien. Peut-être pour des occasions particulières. Principalement pour des magasins d’une taille impossible à envisager dans notre banlieue dortoir bien que nous ayons tout à portée de pas, dans des dimensions plus modestes. 

 

Depuis la maternelle nous nous suivions de classe en classe, à part Franck, qui nous est apparu ce lundi de septembre dans la cour du collège pour notre entrée en sixième. Nous nous suivions et nous étions les premiers de la classe, toujours. Nous nous tirions la bourre, un coup l’un en tête, un coup l’autre, puis le troisième. Une sorte de jeu savamment entretenu par nos mamans qui faisaient tout ce qui était en leur pouvoir pour nous coller dans les mêmes classes afin, disaient-elles, d’optimiser nos chances de réussir dans la vie. Premiers de la classe, cela voulait dire que le monde nous tendait les bras. Il nous appartenait. Encore quelques années et nous n’aurions qu’à nous baisser pour récolter les fruits de notre puissance en germe. Il y avait quelque chose d’évident dans notre perspective. Rayonnement de nos mères encore, qui nous baignaient dans cette certitude au point qu’elle nous soit naturelle ? Fort possible. Toujours est-il que, rois du monde sans coup férir, nous abordions le collège comme une formalité. Disons un mauvais moment à passer. Et encore ce moment n’avait-il de mauvais, pensions-nous, que sa durée. Et le monde irait de même, tout au long de notre vie. Pourquoi, sincèrement, en douter ? Placés malgré nous au sommet d’une pyramide darwinienne, nous ne nous posions aucune question, nous constations froidement les faits, sans haine, sans autre agressivité que pour cette première place bien dérisoire certes mais qui faisait le sel de nos jours bien avant que nous découvrions ce qu’étaient les filles. 

 

Mais le monde n’est pas limité à l’enclos du collège, ni aux grandes routes qui ceignent notre banlieue. Et quand vous entrez dans un établissement où émarge un Franck, vous comprenez violemment qu’on vous a menti. Qu’on vous a bercé d’illusions, et que c’est dangereux de faire ça. Parce que vous n’êtes pas prêt. Nous n’étions pas prêts. Franck était brillant, modeste, et habité d’une sagesse qui nous renvoyait à nos couches-culottes. S’il y a bien une qualité majeure que nous partagions, Sammy, Raphaël et moi, c’était cette humilité de reconnaître quand l’autre était meilleur que nous. Franck nous mit tous d’accord, cela ne nous était pas arrivé depuis la maternelle, probablement. 

 

Et pourtant, il fallait bien qu’il y ait un bug quelque part. Que la superbe mécanique de Franck se grippe. Et en effet : depuis tout petit, Franck accumulait les problèmes de santé. Malade tout le temps. Déjà en sixième il avait dû manquer un bon quart des cours, entre séjours à l’hôpital et cures de repos. Ne me demandez pas ce qu’il avait, je n’en savais rien et n’aurais rien compris de ce qu’on m’aurait dit. La maladie, pour moi c’était un rhume. Au-delà cela relevait d’un autre monde, d’une autre espèce. Reste que malgré ses absences et ses maladies, Franck franchissait les étapes de classe en classe avec une maestria légère, un détachement qui relevait de la pure formalité. Les séjours à l’hôpital, loin de la cour de récré, prenaient déjà beaucoup trop de place dans sa vie, réclamaient beaucoup trop d’énergie. Les devoirs et les leçons ne devaient pas être un problème en plus. Il fallait qu’il les solde d’un revers de la main : il s’en acquittait avec un magistral dédain. Sans mesquinerie il nous gommait aux premières places et accumulait les félicitations à chaque conseil de classe. Nous aussi, certes. Mais nous assistions à tous les cours. Pas lui. Lui, il concentrait ses efforts. Le rendement était bien supérieur. Peut-être parce que son essentiel était ailleurs.

 

Depuis quelques mois, pour Franck le nouveau problème s’appelait « gliome pontique intrinsèque diffus ». Dans les milieux médicaux on le résumait souvent par son acronyme anglophone : DIGP. Mais lorsque Franck lui-même finirait par nous en parler, ce serait bien plus prosaïque : cancer du cerveau. Ça, ça commençait à me parler. Ça me parlera encore dans de nombreuses années, quand ma mère en souffrira une première fois, et dont elle sortira totalement guérie avant une rechute fatale quelque dix ans plus tard. Mais enfin revenons à Franck : cancer du cerveau. À douze ans, et même si tout ce que vous avez craint jusque-là était une angine blanche dans un novembre plus frais que d’habitude quand vous aviez quatre ans, voilà le genre d’annonce qui vous plongeait dans une perspective étrange. Il y a des mots comme ça, qui élargissent brutalement votre vision du monde, et trempent soudain le coton de vos jours dans un acide brûlant, et vous éveillent à une autre vie, soudain plus vraie. Un réveil qui vous laissait groggy. 

À la recherche d'Amalia D.

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